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Décès d’un politique à dimension multiple : Albert Tévoédjrè s’en est allé, son riche parcours

L’un des artisans de la transition démocratique, au Bénin, Albert Tévoédjrè est décédé ce mercredi 6 novembre à Porto-Novo à l’âge de 90 ans. Cet éminentissime figure intellectuelle béninoise et fin politicien communément appelé ‘’Le renard Djrègbè’’, est passé de vie à trépas suite à des maladies de vieillesse. Car durant des mois, il était souffrant et gardé dans une maison de retraite. De cette bibliothèque, des souvenirs vivaces.

Albert Tévoédjrè, un laboratoire d’idées et de projets, est né le 10 novembre 1929 dans une famille de sept enfants à Porto-Novo de Joseph, son père qui et un catéchiste et de Jeanne, sa mère. Il a reçu une éducation catholique, d’abord à l’école Saint-Joseph de Porto-Novo puis au grand séminaire Saint-Gall de Ouidah où il entre à 12 ans. Ses bonnes relations avec Monseigneur Parisot.

De son riche parcours professionnel, on retient qu’il a été enseignant, fonctionnaire international (secrétaire de l’UAM, directeur général-adjoint du BIT) ; ministre ; militant Feanf. Aussi, a-t-il été co-fondateur du Mouvement de Libération nationale (MLN), membre de Union des étudiants catholiques africains ; membre du Rassemblement démocratique dahoméen (RDB) ; secrétaire général-adjoint du Parti dahoméen de l’unité ; Fondateur du parti national ensemble. Mais de tout ce parcours, c’est son rôle capital en tant que rapporteur de la Conférence nationale des forces vives de la Nation en 1990 qui est resté dans les mémoires. Il a fini ce parcours en tant Médiateur de la République du Bénin.

Mais avant ce parcours impressionnant, après son baccalauréat, Albert Tévoédjrè a étudié aux Universités de Toulouse (France) et de Fribourg (Suisse), ainsi qu’à l’Institut universitaire des Hautes études internationales de Genève et au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston (USA). Il est Docteur ès sciences économiques et sociales et licencié d’Histoire.

Au plan politique, il a connu les années de l’indépendance, de la révolution et de renouveau démocratique.

Autres reliefs

Il se marie en 1953 avec Isabelle Ekué, elle-même étudiante et avec laquelle il aura trois enfants. Isabelle Ekué fera plus tard de la lutte contre l’excision, son combat. Toujours en 1953, il est nommé professeur adjoint au lycée Maurice Delafosse, toujours à Dakar. Un an plus tard, sa femme et lui obtiennent une bourse d’études qui leur permet de poursuivre leurs études en France, à Toulouse.

Albert Tévoédjré y obtient une licence d’histoire-géographie et un certificat d’études supérieures d’histoire coloniale. Cette licence lui permet d’enseigner à l’école normale d’institutrices de Cahors. Mais Albert Tévoédjéré est aussi un militant. Il est membre de l’Union des étudiants catholiques africains (UECA) et de la Feanf qui, comme pour tant d’autres sera le creuset de sa vocation politique. Il est de 1956 -1957, rédacteur de l’organe de la Feanf, l’étudiant d’Afrique noire. Cela lui vaudra des poursuites pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Ces poursuites l’obligeront à un bref exil en Suisse.

Il participe en 1958 aux côtés de Joseph Ki-Zerbo , de Jean Pliya et de quelques autres, à la fondation du Mouvement de libération nationale (MLN), dont les trois piliers idéologiques sont, indépendance, Etats-Unis d’Afrique , socialisme adapté aux réalités africaines, et dont il n’est pas exclu que le nom ait été emprunté au MLN de la Résistance.

Bien qu’Amady Ali Dieng le qualifie de «nationaliste modéré», Albert Tévoédjré est comme la majorité des étudiants d’alors, partisan du non et résolument indépendantiste et panafricaniste. Ce dont témoigne son Afrique révoltée, publiée en 1959. Il voyage également et est délégué à divers congrès, tels celui des étudiants catholiques à Rome en 1956, celui des écrivains et artistes noirs à Rome 1959 ou celui des écrivains afro-asiatiques à Tachkent en 1958. Il donne des conférences auxquelles ses talents d’orateur cultivé au conservatoire des arts dramatiques de Toulouse assurent le succès.

Retour à ses pénates : le chouchou de Maga tombé en disgrâce

Il rentre au Dahomey en 1959. Il est alors élu secrétaire général du syndicat des enseignants. Il est membre du bureau de l’Union générale des travailleurs du Dahomey. Après l’indépendance, il entame une première carrière politique dans son pays. Le MLN y fusionné d’abord avec la Jeunesse progressiste africaine puis avec le Rassemblement démocratique dahoméen (RDD) dont Albert Tévoédjré devient secrétaire général-adjoint. Après de nouveaux regroupements et la naissance du Parti dahoméen de l’Unité, il y est élu secrétaire administratif. Il est également nommé par Hubert Maga, secrétaire d’Etat à la présidence, chargé de l’information. Poste qui lui permet de mettre sur pied l’Agence dahoméenne de presse.

Sa vie prend un tournant décisif quand il se présente et, est élu avec le soutien de Maga au poste de secrétaire général de l’Union africaine et malgache, en novembre 1961. Première marche vers une carrière internationale. Il n’y reste que jusqu’en 1963, année où il se voit obligé de démissionner. Il a perdu le soutien de Maga parce qu’on a considéré qu’il jouait un rôle trop personnel qui lui valut des inimitiés, malgré d’incontestables acquis à ce poste.

Cela lui permet d’entamer une nouvelle carrière, cette fois d’universitaire. Il poursuit ses études à l’université de Fribourg où il obtient un doctorat en économie et sciences sociales dont le titre est «la formation des cadres africains en vue de la croissance économique» publié en 1965.

Il donne des cours et dirige des séminaires de science politique à l’Institut des hautes études internationales de Genève et à l’université de Georgetown. De 1964 à 1965, il est chargé de recherches à l’Université de Harvard (Cambridge, Massachusetts) où il publie son étude Pan Africanism in Action, an Account of the UAM» (1965).

Retour en Europe

C’est aussi en 1965 qu’il entre au BIT comme expert en planification de la main d’œuvre. Il va y faire désormais une carrière brillante qui le mènera tout près du poste de directeur général, et qui lui permettra également d’être absent de son pays durant le règne militaro-marxiste de Mathieu Kérékou. Le 1er mars 1966, il est nommé coordinateur régional pour l’Afrique avant d’être promu sous-directeur général en 1969 avec la responsabilité successive de plusieurs départements techniques tels que, condition de travail et de vie, institutions sociales, association internationale de sécurité sociale, Recherche et planification, Ressources humaines et travailleurs migrants. Le 9 novembre 1974, il acquiert le rang de directeur général adjoint du BIT en même temps que la direction de l’Institut International d’études sociales.

Parallèlement, il exerce les responsabilités de secrétaire général de l’Association mondiale de prospective sociale. C’est au colloque fondateur de cette association qu’Albert Tévoédjré commence à développer l’idée du Minimum social commun et celle du contrat de solidarité qui, restera maîtresse chez lui et qu’il exposera dans «La pauvreté, richesse des peuples (1978)», livre préfacé par Dom Helder Camara, et pour lequel il reçoit le prix de la vie économique en 1980.

Il s’agit, en lieu et place de «l’assistance technique de papa» de développer de nouvelles formes de coopération contractuelle entre le Nord et le Sud. De 1976 à 1979, il est professeur associé de sciences politiques à Paris-Sorbonne, «visiting professor» en science politique à Northwestern University et professeur en mission à l’université nationale de Côte d’Ivoire (Abidjan). Cette carrière triomphale s’arrête néanmoins aux portes du poste de directeur général du BIT. Il pose sa candidature en 1982 en même temps qu’un sud-américain.

Mais l’organisation va préférer proroger le mandat du directeur alors en poste, le Français, Francis Blanchard. Albert Tévoédjré dépose alors un recours auprès du Tribunal administratif de l’OIT, recours fondé sur l’âge du candidat, qui a dépassé la limite reconnue comme celle de la retraite pour les fonctionnaires de l’organisation internationale. Il sera néanmoins débouté. Ce qu’on appelle alors «l’affaire Tévoédjré» a des ressorts multiples, personnels bien sûr mais, aussi politiques. L’élection ou non d’un homme issu d’une nation du Tiers-monde.

Albert Tévoédjré quitte alors le BIT et va se consacrer à partir du 1er janvier 1984 à l’Association mondiale de prospective sociale créée sous son impulsion en 1976. Il crée également en 1987, le Centre panafricain de prospective sociale (CPPS), Institution de recherche, de formation et d’exécution de programmes en matière de développement socio-économique en Afrique.

Un retour remarquable au pays

Sa carrière ne s’arrête pas là pour autant. Il s’investit de façon plus ou moins satisfaisante pour lui, avec plus ou moins de bonheur dans la vie politique béninoise en cours de libéralisation. Il retrouve ainsi des activités politiques nationales, comme en ses débuts de carrière. Il est le rapporteur de la conférence nationale des forces vives de la nation, début 1990, conférence de la transition démocratique qui marque le passage du régime marxiste-léniniste à parti unique de Mathieu Kérékou au multipartisme et à l’économie libérale. Il est l’un des 13 candidats à l’élection du 10 mars 1991. Il se classe troisième avec 14,24% des voix, derrière Mathieu Kérékou et Nicéphore Soglo, qui remporte les élections.

Albert Tévoédjré devient membre du Haut Conseil de la République mis alors en place. D’avril 1991 à mars 1996, il est député à l’assemblée nationale, président de la commission des relations extérieures, de la coopération au développement, de la défense et de la sécurité. Il participe avec Bruno Amoussou et Adrien Houngbédji à la convention nationale des forces du changement qui, se disloque à l’approche des élections présidentielles de 1996. Albert Tévoédjré fait alors partie du comité de soutien au candidat Kérékou, au sein de la coalition des forces de l’alternance démocratique. Mathieu Kérékou revient au pouvoir.

Du 10 avril 1996 au 24 juin 1999, Albert Tévoédjré est ministre du Plan, de la restructuration économique et de la promotion de l’emploi, assurant régulièrement l’intérim du président de la république durant ses absences avec chaque fois, délégation des pouvoirs de chef du gouvernement. Mais l’entente avec Kérékou est de courte durée. Albert Tévoédjré se voit obligé de quitter le gouvernement. Exclu du parti Notre Cause Commune (NCC), il fonde le parti national ensemble (PNE), puis rejoint de nouveau les Nations-Unies.

A partir du 1er juillet 99, il est coordonnateur du projet «millenium pour l’Afrique» qui fonctionne sous l’égide des Nations Unies à travers une commission indépendante. De février 2003 à février 2005, il est représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies Koffi Annan qu’il connait de longues dates, pour assister les protagonistes de la crise en Côte d’Ivoire dans le cadre des stratégies de mise en application des accords de Linas-Marcoussis.

Il démissionne de ce mandat de médiation en décembre 2004 et se rend en mission à Genève jusqu’à avril 2006. Il soutient, toujours en 2006, la candidature de Yayi Boni à la présidence de la République du Bénin. Ce dernier, une fois élu, le nomme premier médiateur de la république du Bénin, charge qu’il exerce sept ans et qui sera son dernier rôle politique, même s’il reste «médiateur émérite».

Il vit un moment au lieu-dit refuge du pèlerin dans le village de Djrégbé, se vouant aux seuls rôles social, spirituel et de conseil. Puis, il approfondit sa vocation religieuse en s’engageant ainsi que son épouse dans la Société des Missions Africaines (SMA) sous le nom de Frère Melchior.

Vie multiple que celle d’Albert Tévoédjré, membre éminent d’une élite africaine et cosmopolite, il se reconnaît citoyen du monde et a reçu un «passeport de citoyenneté universelle» de son vivant. Il partageait une proximité spirituelle avec Paul VI et Jean-Paul II.

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